Djamileh, un acte, livret de M. Louis Gallet, partition de M. Georges Bizet.
par Bénédict
dans Le Figaro du 25 mai 1872
Le compositeur de Djamileh est un jeune musicien qui sera un grand musicien, le jour où il songera sérieusement à dégager ce qu’il peut y avoir en lui d’original des nuages d’un système. Sans cesser d’admirer un prodigieux novateur (l’admiration dans l’art est un puissant levier), lorsque M. Georges Bizet consentira à se compter en musique pour quelque chose, il deviendra quelqu’un. Mais qu’il ne s’y trompe point : c’est à ce prix seulement que la transformation que je rêve pour lui est possible. Avant de devenir maître, il faut toujours commencer par être disciple. C’est la loi commune ; les plus puissants génies n’en ont pas été dispensés. Mozart a commencé par imiter Iomelli, Sarti et Haydn ; Beethoven s’est frayé les larges espaces qu’il devait parcourir en traversant au début le sentier de Mozart ; Weber lui-même – le génie le plus fortement organisé pour marcher seul – fut imitateur avant de créer le genre, tour à tour souriant et sombre, l’école qui porte et qui gardera son nom : le féerique d’Obéron et le fantastique du Freischütz.
Je demande grâce pour ces grands souvenirs évoqués à propos de Djamileh, et sans proportions, je le reconnais, avec un petit acte de musique. – « Petit ? … sera tenté de s’écrier avec inquiétude plus d’un spectateur de l’opéra nouveau. Vous êtes exigeant ou furieusement poli … »
Avant de donner Djamileh, M. Georges Bizet avait écrit deux partitions plus importantes : les Pêcheurs de perles et la Jolie Fille de Perth. Toutes deux avaient fait applaudir l’imagination et la main d’un musicien, – la main avant l’imagination ; dans toutes deux certaines idées préconçues et systématiques s’y substituaient trop souvent à l’inspiration du compositeur : on eût qu’en écrivant, la main de Georges Bizet, serrée comme dans un étau, était dirigée par celle de l’homme qui a plus bouleversé encore l’Allemagne musicale, qu’il ne l’a remuée.
On a cité Namouna à propos de la collection de rimes sonores placées par M. Louis Gallet sous le titre de Djamileh. On pouvait se dispenser d’établir une analogie extravagante entre choses placées à une si grande distance l’une de l’autre, que le rapprochement fût-il possible, ce qui appauvrirait le poème ne saurait en aucun cas enrichir le livret de M. Gallet. Ce qu’on appelle une pièce, c’est-à-dire une action nouant des situations et des scènes et les dénouant logiquement, n’existe pas dans Djamileh. Il faut donc brusquement passer à la musique.
M. Georges Bizet a placé au début de son ouverture la marche en ut mineur du défilé des esclaves ; elle manque de caractère, de mélodie et de rythme : la tonalité s’y dérobe avec affectation à l’oreille qui la voudrait saisir. Pour rendre ceci par une image corporelle, figurez-vous l’auditeur marchant sur dissonances étagées en nuages superposés, et perdant l’équilibre à la suite du musicien, en posant le pied à vide. C’est cette sorte de sensation que donne l’orchestre de M. Bizet.
La pièce commence bien. Le chœur de l’introduction, chanté dans la coulisse : Le soleil s’en va, ramène ta voile, a beaucoup de couleur. Le chant des rameurs est posé sur un accompagnement vocal sans paroles ; cela produit sous la mélodie comme une vague sonore du plus délicieux effet. L’aparté d’Haroun, qui fume en rêvant : Dans la blonde fumée qui monte, parfumée, etc., se détache avec grâce une légèreté sur les triolets de l’orchestre. Une simple réflexion, en passant ! Le poète compare les flocons de fumée qui s’échappent de la pipe d’Haroun, à des corps de neige. Voilà une furieuse antithèse entre l’objet et l’image ! J’en conclus que si M. Louis Gallet avait à peindre le panache de feu du Vésuve, il ne manquerait point de le comparer à une glace framboisée.
On a goûté et applaudi le joli duo chanté par le maître de l’esclave Djamileh et son vieux précepteur Splendiano. On y peut noter une phrase musicale très piquante : celle que l’on n’attend pas… par le dieu Hasard parée. Cela est vif, léger, spirituel et scénique. Les deux voix dialoguent avec aisance et naturel : mérite rare au théâtre ! que le musicien n’a point prodigué dans sa partition. Les couplets d’Haroun enchâssés dans ce duo très heureux : Tu veux savoir si je préfère la Mauresque aux yeux languissants, sont d’une mélodie franche (qualité encore dont M. Georges Bizet n’abuse pas davantage). La phrase en sol bémol en forme de refrain : Que l’esclave soit brune ou blonde, est charmante, et les notes douces du ténor de M. Duchesne la font supérieurement valoir. C’est un morceau bien écrit au point de vue dramatique et rempli en outre de détails fins et délicats que le trio entre Djamileh, Haroun et Splendiano. Mais à partir de la ballade assoupissante murmurée par l’esclave amoureuse du maître qui la veut chasser : Nour Eddin, roi de Lahore, la pensée musicale erre et se perd dans un labyrinthe d’accords dont le compositeur a cassé tout exprès le fil conducteur. Impossible pour l’oreille la plus consciencieusement attentive de se diriger à travers un dédale d’harmonies brisées avec une affectation systématique (je ne parle point, et pour cause, de ce qui a la prétention de ressembler à de la mélodie). Les tierces ré-fa des clarinettes ont quelque chose de mélancolique et de mystérieux qui éveillent d’abord l’attention. Amorce trompeuse ! On attend ce qui va venir ; mais rien ne suit, hélas ! ces deux notes liées comme la plainte de deux tourterelles.
Le chœur des amis d’Haroun : Quelle est cette belle dont l’œil étincelle ? est traité en imitations. L’effet en est piquant. La marche entendue au début de l’ouverture est le mélodrame au rythme somnolent sur lequel l’esclave dansante s’efforce de varier des attitudes provocantes. Cette portion symphonique de l’œuvre est manquée absolument. Arrivé là, le public était à ce point altéré de mélodie, qu’il a fait un succès aux couplets de Splendiano : Il faut pour éteindre ma fièvre. Les couplets ont pour tout mérite du rythme et de la clarté. On les a néanmoins redemandés à Potel, qui a mis de la modestie et de la discrétion, à s’en tenir pour le musicien et l’interprète, à ce premier succès.
Le duo final, dans lequel Djamileh, sous les voiles de l’almée dansante, surprend le cœur d’Haroun dans l’ombre et le reconquiert finalement aux flambeaux, est bruyant avec excès en restant froid ; tous les défauts de l’école à laquelle appartient M. Georges Bizet y éclatent, soulignés avec une prétention fatigante, cruelle, impitoyable pour l’auditeur : le moindre grain de sensibilité ou de passion ferait bien mieux son affaire que cet étalage des richesses d’une science inutile ! J’aime beaucoup M. Georges Bizet et je crois sérieusement à l’avenir du compositeur : la meilleure preuve que je lui en doive donner, c’est de lui dire la vérité sans réticence. Il faut qu’il oublie Djamileh, c’est une extrémité fâcheuse sans doute : espérons que le public s’efforcera de la lui adoucir en prenant les devants.
M. Duchesne (Haroun) a très convenablement chanté un rôle dont les intonations difficiles deviennent, à chaque phrase, un piège-à-loup pour l’exécutant. Le ténor de M. Duchesne a beaucoup de charme dans la demi teinte : qu’il en use davantage en abusant un peu moins du métal de sa voix. Avec Djamileh, madame Prelly a créé son premier rôle à ce théâtre. La plastique du personnage ne saurait mieux rencontrer : à moins, gagné par les yeux, de vouloir mentir effrontément, sur le chapitre de l’interprétation musicale, il en faut rabattre. Le rôle, écrit dans un système anti-vocal, n’est pas bon : s’il eût été possible de le goûter, je crois que la belle Djamileh n’y eût pas manqué. Potel est un acteur intelligent qui prête une excellente physionomie au vieux Splendiano, que M. Louis Gallet avait oublié de faire gai.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lucia Pasini (25 mai 1872). Opéra-Comique. Les fours noirs. Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/uq79